Sophie de Roumanie

12 minutes

Après de fréquents allers-retours entre la Touraine et la Bretagne, La Princesse Sophie de Roumanie a finalement posé l’ancre sur cette terre qui lui ressemble, sous ces ciels changeants, dans cette lumière magique, comme un papillon attiré par la lumière. La Bretagne met en scène le soleil, les nuages, le ciel et la terre pour ensorceler les Bretons de terre et les Bretons de cœur.
Comment en êtes-vous venue à devenir artiste ?

J’ai toujours eu un appareil entre les mains. C’était avant le numérique et nous étions excités de découvrir le développement et le tirage pour savoir si les photos étaient loupées ou pas, c’était tout un cérémonial pour aller au village. Nous attendions une semaine. Elles étaient en noir et blanc, toutes petites, avec le bord blanc découpé.

J’ai toujours baigné dans l’art : ma grand-mère faisait de la décoration, ma mère peignait, mon arrière-grand-mère peignait aussi, mon père faisait des photos et des films de famille. Nous allions chez ma grand-mère paternelle à Florence qui connaissait beaucoup d’artistes et nous visitions les ateliers. Ça aide à éduquer le regard, ça devient une partie de soi-même. Ce n’est pas juste instinctif.

Vous avez choisi après d’aller dans une école ?

Je peignais de l’acrylique sur bois, ma grand-mère m’encourageait et me donnait des crayons, du matériel de peinture. J’écrivais aussi. Puis je suis partie aux États-Unis et on m’a offert une exposition puis ça s’est enchaîné avec d’autres expositions et je me suis dit, c’est ça que je veux faire.

Je me suis inscrite dans une université où j’ai fait les Beaux-Arts en Caroline du Nord mais l’art en lui-même ne me convenait pas complètement. C’est en prenant des cours de photos, en apprenant les techniques de bases, le développement argentique en noir et blanc des photos, tout le rituel qui va avec, que c’est venu tout seul. J’avais un excellent professeur et nous n’étions pas nombreux dans la classe. Je passais des nuits entières dans le labo et au petit matin le gardien me demandait de quitter les lieux. C’est comme ça que cela a démarré puis j’ai malheureusement dû arrêter par manque de moyens. Entre temps, j’ai fait des expositions pour vivre. Ensuite, je suis partie à Washington faire les Arts Graphiques, c’était plus intellectuel mais la photo est toujours restée, et après un diplôme en Art Graphiques, je voulais faire ma maîtrise en photographie. La Roumanie a alors explosé. J’ai dû encore une fois interrompre mes études.

Pourquoi avez-vous arrêté ?

Je me suis consacrée pendant les années qui ont suivi, à la Roumanie. J’ai accompagné ma sœur aînée en Roumanie trois semaines après les événements de décembre 1998. La révolution avait laissé un pays exsangue, l’âme de mon pays avait été quasiment détruite par des décennies de dictature sous Ceaușescu. Il fallait faire quelque chose du point de vue humain. Mon père et ma sœur ont créé une fondation dont j’ai été vice-présidente pendant plusieurs années. J’y ai contribué, entre autres, de façon très personnelle, ayant écrit un recueil de contes pour enfants illustré par de jeunes Roumains à Bucarest, et dont les bénéfices ont été versés à la Fondation au profit des enfants défavorisés et malades. Je suis revenu à la photo en 2000, suite à la naissance de ma fille.

Dawn Magic © Sophie de Roumanie
Votre rapport avec le paysage ?

C’est vraiment la lumière que je chasse, la luminosité est le fil d’or de tout ce que je fais et de ce qui me touche.

Sophie de Roumanie

Le paysage m’a toujours attirée, je n’ai pas voulu faire des portraits, bien que j’en ai faits quelques uns, je n’ai pas non plus voulu faire du commercial proprement dit, comme des mariages par exemple. La photo est le moyen pour l’artiste en moi de s’exprimer et le paysage est venu tout seul prendre toute cette place. C’est vraiment la lumière que je chasse, la luminosité est le fil d’or de tout ce que je fais et de ce qui me touche. Sans ces sensations, je suis incapable de faire une photo qui traduise ces émotions.

Est-ce que l’apprentissage de la composition vous a servi ?

Oui ça a été renforcé avec la photo car il fallait apprendre cette technique et tout ce qui va avec la chambre noire. J’ai étudié les Beaux-Arts et donc les cours en peinture m’ont servi du point de vue de la composition.

Vous êtes donc passée de l’argentique au numérique ?

L’ordinateur est la chambre noire de la photo numérique.

Sophie de Roumanie

Oui j’ai eu un mentor pendant plusieurs années qui m’a appris comment faire car ce n’est pas pareil du tout. La façon de faire la photo est différente, surtout au niveau de l’édition. L’ordinateur est la chambre noire de la photo numérique. Le travail sur le négatif numérique, dans un format RAW (un format de fichier), est parallèle au travail sur le négatif avec le bain chimique puis avec l’agrandisseur optique.

Comment êtes-vous venue en Bretagne ?

La Bretagne […], c’est les lumières, c’est de la poésie, c’est à pleurer, tellement c’est beau quelquefois.

Sophie de Roumanie

Ça m’a touchée : la lumière, l’architecture, la mer, les vieilles pierres. J’étais attirée plus jeune par l’archéologie. J’habitais en Touraine et je venais tout le temps ici en Bretagne comme un insecte attiré par la lumière, je ne pouvais pas m’en passer. Et un jour en 2007, j’ai dit : « Je n’en peux plus, je reste ». C’était vraiment comme un coup de foudre. C’est beau, c’est magnifique, c’est une symphonie, la Bretagne. C’est les lumières, c’est de la poésie, c’est à pleurer, tellement c’est beau quelquefois. Comme artiste ça me convient, et ça change tout le temps. Dans la même journée, il pleut puis le soleil revient, ça me correspond.

Comment se déroule votre journée photo ?

Je ne pars pas au hasard, mes sorties sont pour la plupart planifiées. C’est la météo qui prime. L’internet permet de voir les différents coins. Quelquefois j’ai envie de faire quelques études, par exemple des études de vagues, je choisis mes lieux où je pense que les vagues sont les meilleures, puis je planifie selon la météo et j’y vais mais avec un but spécifique. Ensuite, il peut y avoir un imprévu, un motif ou une lumière qui me fait changer d’objectif mais sinon c’est toujours ciblé. Quand je pars, c’est pour la journée, j’emmène des sandwiches.

L’insatisfaction permanente

Comme beaucoup d’artistes, je ne suis jamais satisfaite de ce que j’ai fait et donc je parcours des milliers de kilomètres parce que je retourne très souvent aux mêmes endroits pour reprendre des photos et attraper LA photo. Je suis toujours à la poursuite de la perception. Il ne faut pas se contenter de ce qu’on fait car dès qu’on commence à dire « J’adore cette photo », un laisser-aller peut prendre le dessus, et on devient mauvais car on ne fait plus d’effort, on ne recherche plus cette sensibilité, cette poésie dans la vision que l’on a de ce que l’on veut attraper et si on lâche ça, c’est perdu. Il faut toujours chercher le mieux et c’est une manière aussi d’avancer dans son travail et de croître dans sa créativité.

Le processus créatif

Et un jour j’ai pris la météo, c’était bizarre, c’était nuageux, pas évident. J’y suis allée et j’ai su, tout était réuni, tous les éléments, j’ai pris la photo, trois ans pour prendre cette photo.

Sophie de Roumanie

Je suis passée par des phases bleues, je suis passée par la mer, j’ai fait aussi des prises lentes avec de l’eau. On s’améliore au fur et à mesure. L’œil et l’esprit continuent à travailler pour s’aiguiser. L’été passé, en deux mois et demi, j’ai fait 16 000 kilomètres pour réaliser une exposition de quinze photos. Par exemple, pour une image du chaos dans la forêt du Huelgoat, j’y suis retournée trois ans de suite, pas de photo. J’ai pris des centaines de photos, rien. Et un jour j’ai pris la météo, c’était bizarre, c’était nuageux, pas évident. J’y suis allée et j’ai su, tout était réuni, tous les éléments, j’ai pris la photo, trois ans pour prendre cette photo. Je l’ai exposée et au vernissage, je l’ai vendue en dix minutes. À d’autres moments, c’est vraiment une prise en deux secondes, ça n’est pas planifié et on réussit aussi. C’est tout le travail effectué avant qui se cristallise en une fraction de seconde. Il faut passer par là et avoir beaucoup de patience.

Une autre fois, j’avais vu une carte postale des mégalithes de Carnac dans la brume, j’ai décidé d’avoir ce type de photo. J’ai dû attendre deux ans. C’était un matin de février-mars, tôt, il faisait froid. Je suis partie à quatre heures et demie pour avoir le lever du soleil et j’ai réussi à avoir ma photo.

Vous faites corps avec la photo, en fait.

Oui c’est comme un membre, sans mon appareil, c’est comme si on m’ampute d’un membre, ça fait partie de moi, c’est très important à mon équilibre.

Quelles sont les rencontres importantes dans votre cheminement ?

Il m’a poussée hors de ma zone de confort.

Sophie de Roumanie

J’ai eu la chance d’avoir un mentor, un anglais. Notre correspondance se faisait par le biais d’internet. C’était à un moment où je faisais du surplace. Je prenais des photos juste par nécessité intérieure. Je me suis dit Pourquoi je ne les vendrais pas, c’est comme ça que ça a commencé. Je vais sur l’internet et j’essaie d’entrer dans ces gros sites de photos comme stockphotos… Rien, je n’y arrivais pas mais je ne comprenais pas, j’y voyais pourtant des photos qui étaient aussi bien que les miennes. Je poursuis ma recherche et un jour, j’ai trouvé un site qui démarrait et il en était l’administrateur. Il était photographe de guerre. Il était revenu en Angleterre, ne voulant pas rester là-bas, il avait donc acheté une maison en Dordogne. Il m’a prise sous son aile et nous avons travaillé trois ans ensemble. J’ai échoué, je ne sais combien de fois, car je devais saisir l’essence du numérique. Il m’a appris à pousser mon travail plus loin, ce que j’ai fait, et j’ai acheté deux autres appareils pour être plus performante. Il m’a appris à faire du studio et m’a poussée hors de ma zone de confort. Malheureusement, il est décédé aujourd’hui. Je pense souvent à lui, et j’aurais tant voulu lui montrer ce que je fais aujourd’hui. Il m’a beaucoup conseillée pour faire les expositions, comment m’y prendre. Il m’a encouragée à aller plus loin.

Pouvez-vous décrire vos sensations quand vous faites de la photo ?

[…]Quand tous les éléments sont synchrones, c’est vraiment comme un travail de magicien, je le sens au bout des doigts, c’est physique.

Sophie de Roumanie

La première chose est lorsque je suis derrière mon appareil photo, j’oublie tout, c’est moi et l’appareil et je suis dans ma bulle et il ne faut pas la briser car c’est compliqué à retrouver. Je travaille en solitaire.

La deuxième chose que ressentent tous les photographes, c’est la frustration. On peut prendre deux cent photos, ça ne marche pas, il n’y a rien à faire. Il y a des moment comme ça. On arrête tout, on fait autre chose et on revient.

La troisième chose, c’est quand tous les éléments sont synchrones, c’est vraiment comme un travail de magicien, je le sens au bout des doigts, c’est physique. Je sais que ça va marcher, je sais que j’ai la photo et c’est un sentiment extraordinaire. C’est ce pic d’adrénaline qui nous garde dans ce travail complètement dément. C’est magique quand ça arrive.

Ça n’empêche qu’on n’est jamais satisfait et qu’on se dit que la prochaine fois la photo sera encore meilleure. Et puis cela dépend du message que l’on essaie de transmettre de par la photo en question. C’est un retour aux sources que ce besoin de faire, de vaincre, de créer. Je le fais parce que j’ai besoin de communiquer. Toutes ces sensations ont un but : par exemple j’ai pris beaucoup de photos de forêts, de nature. Beaucoup de gens passent à côté de la Nature sans réellement voir, je suis là pour montrer que ça existe encore, qu’il faut la soigner, ça fait partie de l’environnement dans un sens écologique. Le moment magique contient tout cela et permet de le faire comprendre, de le transmettre.

Pouvez-vous nous parler de vos projets ?

Je travaille actuellement avec la Roumanie, notamment avec une maison d’édition. Nous collaborons pour la création de coffrets d’un quarantaine de mes photos de Bretagne qui vont être vendues en tant que cartes postales. Elles seront diffusées par le biais des librairies au niveau national, tout le pays découvrira la Bretagne.

D’ailleurs j’ai fait une belle promotion pour la Bretagne lors d’une exposition à Dubaï qui a joui d’une très grande visibilité. Nous étions une vingtaine à être invités à participer à une expo organisé par le cheikh Rashid Bin Khalifa Al Khalifa, un membre de la famille royale du Bahreïn. Peintre lui-même, il a voulu rassembler des artistes des familles royales du monde, qui normalement sont des mécènes, sans pour autant que l’on connaisse leurs talents artistiques. Nous avons donc eu la chance de montrer notre travail ensemble et pour une bonne cause. La maison de vente aux enchères, Christie’s, a vendu nos œuvres à des collectionneurs lors d’un gala, dont les bénéfices ont été entièrement reversés au Programme Alimentaire Mondial de l’ONU. La photo que j’ai présentée est celle des mégalithes de Carnac dans la brume de l’aube, et elle a été vendue pour $4000. Une photo du phare de la Vieille dans le Raz de Sein en pleine tempête est dans le catalogue de l’expo également. La Bretagne a été bien représentée !

Je prépare actuellement une exposition à Bucarest pour cette année. Encore une fois, la Bretagne sera au premier plan, mais j’y exposerai aussi des photos d’autres endroits, notamment la Suisse et la Corse.

Tempête en mer d’Iroise © Sophie de Roumanie
Quelle est votre filiation avec un photographe de paysages comme Ansel Adams ?

Ça prend des années pour être bon. La magie de l’art lui-même est cette simplicité qui fait oublier toute la complexité derrière.

Sophie de Roumanie

C’est mon héros, j’ai des livres, un film sur sa vie. Il m’a beaucoup influencée, sans lui, je ne serais pas photographe. Je l’ai étudié pendant mes cours de photo. En 2015, le Festival de Photo de La Gacilly a exposé une collection de ses plus belle œuvres, et je suis allée deux fois les admirer. À l’époque, il a développé de façon ardue la post production de l’image argentique. Il découpait des formes en carton pour cacher certaines parties de ses photos sous l’agrandisseur et accentuer les contrastes sinon ses photos ne seraient pas comme elles sont, et le public ne se rend pas compte du travail qu’il y a derrière et de tout ce qu’on met dans une photo. Souvent les gens disent que c’est trop cher alors qu’il faut y inclure le temps de préparation, l’équipement, le trajet, le temps de l’artiste, les frais, l’apprentissage. Une fois la photo prise, il y a tout le travail derrière. J’essaie toujours d’expliquer au public, le travail que ça demande. Certains disent J’ai pris la même ou quasiment la même. C’est comme pour un mariage, quand certains disent j’ai un copain qui va prendre les photos.

Si une photo est réussie, on s’en souvient des années après l’avoir vue.

Sophie de Roumanie

Ça prend des années pour être bon. La magie de l’art lui-même est cette simplicité qui fait oublier toute la complexité derrière. Si une photo est réussie, on s’en souvient des années après l’avoir vue. Nous avons tous une photo dans la tête. Je voudrais qu’on comprenne qu’on n’est pas juste des ouvriers de l’image, c’est vraiment un art. Le numérique a démocratisé la photo mais on ne sort pas comme ça prendre une photo et click, voilà c’est fait. J’ai pris des photos de phares où par exemple, j’ai dû attendre trois heures dans la pluie battante et glacée, mais la photo je l’ai eue. C’est la créativité, je ne peux pas vivre sans cette créativité, c’est essentiel. C’est vrai pour la photo mais aussi la peinture, la musique, le théâtre… et ça réunit les gens, c’est un langage universel, appréciable depuis tous les niveaux, et pour le bénéfice de tous.

Interwiewée par Jean Carfantan