Dour/Le Pottier Quartet

18 minutes

Au cœur du Kreiz Breizh, c’est une ruche, un laboratoire où se fomentent leurs projets. Leur démarche explore toujours plus la couche archaïque d’où sont nées les musiques traditionnelles, avant même la musique dite « celtique ».
J’ai rencontré Jonathan et Floriane ensemble en mai 2015, ils ont parlé à tour de rôle tout en intervenant chacun dans la conversation de l’autre.

Jonathan, pouvez-vous nous parler du premier CD Trid an Douar ?

Il est connu que pour se sentir bien, il faut être bien dans sa famille puis dans son environnement particulier, se sentir utile dans une société, appartenir à un groupe qui continue de puiser dans ses racines.

Jonathan Dour

Jonathan : Le titre Trid an douar signifie le Tressaillement de la Terre, pour relier ce qui reste de notre tradition ancienne avec les autres peuples qui dansent toujours leurs danses traditionnelles en tapant leurs talons sur le sol. Nous avons perdu ce lien mais il reste des tribus qui restent très connectées à la terre et qui sont menacées. Les envahisseurs romains puis français nous ont bien aplatis, maintenant c’est l’envahisseur américain par sa culture, donc pour les Bretons, comme pour tous les peuples de la terre, il est important de se rappeler de leurs racines. Il est connu que pour se sentir bien, il faut être bien dans sa famille puis dans son environnement particulier, se sentir utile dans une société, appartenir à un groupe qui continue de puiser dans ses racines. Il est important que le Breton se rappelle de ça.

Quel est votre cheminement musical ?

Le violon permet de jouer les tons entre les notes et donc de jouer en tempérament inégal mais aussi parfois de jouer faux

Jonathan Dour

Jonathan : Depuis un certain nombre d’années, j’avais envie d’expérimenter des voies différentes de l’accompagnement de la musique bretonne puisque ça fait 30 ans que j’en entends, j’ai besoin de renouveler ces sonorités, donc j’ai commencé mes recherches de sons différents en enlevant les instruments qu’on utilise habituellement pour accompagner la musique bretonne qui sont en particulier la guitare et l’accordéon. En enlevant ça, en reprenant la danse, le chant, en reprenant la base et bien ça ouvre d’autres portes, on se rend compte que le décor derrière peut être inspiré de ce qu’on veut. Ensuite il y a le travail avec les cordes frottées. J’ai été chercher en Suède où ils travaillent beaucoup avec des violons, voire des anciens violons avec un instrument qui s’appelle la nyckelharpa, qui a beaucoup de cordes sympathiques. Ils ont peu d’accordéons. La nyckelharpa existait dans toute l’Europe mais elle n’est restée que là, c’est un côté assez root. Ce côté-là m’a bien inspiré. Ensuite en France, j’ai écouté des choses qui se font en Centre France où il y a beaucoup d’airs à deux violons aussi. J’ai écouté aussi plein de choses, en Haute Bretagne, dans la région de Rennes, où il se passait beaucoup de choses avant que n’arrive l’accordéon. L’accordéon permet de jouer plus fort, on peut chanter tout en jouant des deux mains comme un orchestre. Il a supplanté les violons mais avant c’étaient les violons qui faisaient tout. Le violon permet de jouer les tons entre les notes et donc de jouer en tempérament inégal mais aussi parfois de jouer faux, ce n’est pas toujours plaisant au départ. Notamment en Suède ils sont très forts là-dessus. Ça m’a beaucoup inspiré. Donc avec Floriane, on a commencé à chercher un jeu comme ça.

Floriane intervient : Toi tu avais ce travail-là et moi j’étais inspirée de la même chose parce que je voulais aller vivre en Suède pour ce jeu-là de violon.

Jonathan reprend : Ça nous inspirait bien et donc grâce à la rencontre d’un musicien syrien, Fawaz Baker, grâce à Erik Marchand et à sa Kreiz Breizh Akademi 3 qui m’a conseillé d’accorder mon violon comme on le fait dans tous les pays arabes, c’est-à-dire en sol ré sol ré, ce qui permet plus de résonance, plus de sympathie*, on peut comparer ça à l’accord ouvert irlandais DAGDAG** que Soig Siberil a rapporté en Bretagne et qui a changé le monde de la guitare en Bretagne complètement parce que c’est un style d’accordage qui est fait pour ça, pour les musiques à bourdon et qui marche que pour ça. Nous c’est un peu la même chose mais rapportée au violon. Ça ne se faisait pas à part dans les cours d’Erik Marchand où d’autres violonistes l’ont un peu testé avant nous mais ne l’ont pas utilisé après vraiment dans leur jeu. Alors on a commencé à travailler comme ça. On s’est rendus compte par la même occasion qu’en cassant l’accordage classique pour rechercher ce qui sonne le mieux pour le bourdon qu’on recherche, c’est quelque chose qui existe partout dans le monde : dans les pays arabes, en Inde, en Amérique… y compris sur les violons mongols donc ça nous ramène davantage sur la façon dont on sonne du violon en musique traditionnelle, plutôt du côté des violoneux que des violonistes classiques d’ici.

Voilà notre base de travail pour jouer comme des sonneurs. À deux violons, on voulait que ça sonne comme des sonneurs. Donc nous avons gagné le Championnat de Bretagne des Sonneurs à deux en septembre 2011 à Gourin. Il y a biniou-bombarde et il y a une formule duo libre, c’est sur cette dernière qu’on a gagné. Après, quand on a gagné avec cette recette-là, on a continué à sonner avec ces deux violons avec plein de bourdon, plein de doubles cordes.

Floriane : On voulait se sentir plus libres

Jonathan : Et donc on a cherché de l’accompagnement pour faire un gros son, pour montrer que le violon ce n’est pas que de la musique de chambre toute douce, avant ça, c’était déjà du son suffisamment puissant pour faire danser. Donc on a voulu retrouver ça en agrandissant le groupe avec des instruments dans la même idée. J’avais travaillé déjà avec Mathilde (Chevrel) la violoncelliste. dans un précédent projet et ensuite Antonin aux percussions, on ne voulait pas d’une batterie, car une batterie ça signe une époque. Les percussions d’Antonin sont de simples tambours avec des peaux de bête qu’il peut accorder sur nos mêmes tonalités et ça en fait un instrument complètement primaire mais sophistiqué puisqu’il a de nombreux fûts. De plus il connaît très bien la musique bretonne…

Floriane : il accorde aussi en sol…

Jonathan : … Pour avoir un jeu mélodique. Les instruments à cordes avec les percussions sont des instruments atemporels. Frotter une corde ou taper sur une peau, ça dure depuis très longtemps. Nous sommes aussi au XXIe siècle, on a travaillé un peu le classique plus ou moins, moi moins, Floriane plus et Mathilde aussi beaucoup, elle ça fait dix ans qu’elle est dans le trad. Donc un peu de classique, du rock, du jazz. Floriane exprime beaucoup de couleur de la musique classique du début du XXe aussi, comme Ravel, Poulenc ou même de la musique baroque, Vivaldi.

Floriane : Je ne m’en rends pas compte.

Jonathan : Ce sont des influences qui sont intégrées mais qui ne sont plus réfléchies. On a trouvé cette recette-là et donc comme ça on crée ensemble maintenant librement.

Floriane : D’ailleurs on travaille comme ça sans partition. On fait de tête et tout ce qu’on a envie de faire dessus.

Jonathan : Tous les groupes se situent dans une sorte de continuité les uns par rapport aux autres et cette façon de fonctionner ne permet pas de prendre du recul, si on se place par rapport aux groupes en cours cette année ou ces deux ou trois années dernières, même les quarante dernières années, on fait évoluer quelque chose mais on n’apporte pas vraiment un éclairage nouveau. C’est comme si on n’avait jamais voyagé quoi. Et donc en prenant ce recul-là, nous on reprend les choses 4 ou 500 ans en arrière. On reprend la danse, les cordes frottées et là-dessus on apporte des choses modernes. On est remonté en arrière et on a imaginé une autre évolution possible à partir d’un point du passé. Les danses sont de l’époque Renaissance. Ce qui est celtique dans la musique bretonne c’est le breton.

Ce qui est celtique dans la musique bretonne c’est le breton.

Jonathan Dour

Le plinn doit dater d’avant encore

Jonathan : Non le plinn est de la famille des branles gais. il y a trois familles de branles en Europe : le branle simple, le branle double et le branle gai.

Pourtant on observe souvent que les pratiques anciennes se cachent sous des pratiques nouvelles. Le plinn avec cette position sur les talons, les genoux pliés, le bassin basculé ressemble à une danse chamanique…

Jonathan : Certainement, on ne sait pas ce qu’il y avait avant. Dans l’Europe de la Renaissance, tout le monde dansait, tout le monde avait certainement un rapport au corps et aussi aux ancêtres, à la magie… Nos danses par les mélodies et par la façon de danser, ce sont les branles de toute l’Europe. Regarde les branles du sud de la France, il y a des paroles identiques avec le côté gallo de la Bretagne, des danses qui sont les mêmes. Quand on parle de musique celtique, pour moi ce qui est celtique c’est la langue, notre langue bretonne. Ce qu’on danse vraiment dans les festoù-noz, ce sont des danses européennes de la Renaissance qui ont pris la couleur locale, ce ne sont pas des danses celtiques.

Ce qu’on danse vraiment dans les festoù-noz, ce sont des danses européennes de la Renaissance qui ont pris la couleur locale, ce ne sont pas des danses celtiques.

Jonathan Dour

Je ne suis pas tout à fait d’accord parce que ce sont des danses digérées par le peuple à la manière dont ils étaient eux.

Jonathan : oui tout à fait

Ça peut changer la nature de la danse dans le sens par exemple où l’on danse en spirale.

Jonathan : Franchement dans la manière de danser, il y a très peu de différences.

Comment se passe la composition ? Vous partez d’airs traditionnels

Jonathan : Ça dépend, pour le cd, pour la moitié nous sommes partis d’airs traditionnels, pour l’autre moitié, je les ais composés, Floriane a composé une scottish avec une couleur suédoise. Les airs pour moi ne sont pas très importants, c’est plutôt la façon de les jouer et les couleurs qu’on va mettre dessus qui sont importantes. Souvent je joue des choses, je ne sais pas si c’est inventé ou si c’est entendu. Au bout de trente ans dans la musique…

Souvent je joue des choses, je ne sais pas si c’est inventé ou si c’est entendu.

Jonathan Dour

Floriane : Surtout dans la musique trad.

Jonathan : Ce sont des mélanges, par exemple si j’invente un plinn par exemple, il va forcément être en rapport avec tous les plinns que j’ai entendus dans ma vie. Ça va ressembler à un plinn parce qu’il mélange ou digère des bouts de tout ce que j’ai entendu. Dire que c’est de la composition, ça me paraît un bien grand mot.

Si c’est de la composition. Même les compositeurs classiques empruntent au répertoire traditionnel aussi.

Jonathan : Oui c’est vrai. Ce qui m’a intéressé c’est de trouver le son différent, c’est la recette, c’est le travail sur le son. Si j’en entends un dans la voiture, je le chante ou je me le note. Au départ, j’ai travaillé tout seul dans mon coin à enregistrer ou à ré-enregistrer par dessus parce que j’avais une idée mais au départ ce n’est pas facile d’expliquer aux autres musiciens ce qu’on veut. C’était plus simple de le faire tout seul, comme je fais aussi un peu de violoncelle. J’ai cherché en gros le son que je voulais, la recette. Quand je me suis senti prêt, j’ai testé sur Floriane. Elle savait danser mais ne jouait pas du tout de musique bretonne donc je lui ai appris tout ce que je voulais expérimenter. Elle jouait exactement pareil, la même chose.

Floriane : En fait une des particularités, dans notre duo de violons, comme j’ai exactement copié ce que faisait Jonathan, nous avons exactement les mêmes coups d’archet. Nous avons une unité qu’on pourrait appeler classique.

Jonathan : En trad, on ne va jamais s’occuper de mettre les coups d’archet en même temps. S’il y a plusieurs violonistes, chacun va faire ce qu’il veut. nous pour chercher les bourdons en même temps, les mêmes effets, on a fait très attention à ça, y compris dans les ornementations. Ce qui nous rapproche de la musique classique mais ce qui nous rapproche aussi du jeu biniou-bombarde ou le biniou répond exactement à la bombarde.

En fait une des particularités, dans notre duo de violons, comme j’ai exactement copié ce que faisait Jonathan, nous avons exactement les mêmes coups d’archet. Nous avons une unité qu’on pourrait appeler classique.

Floriane Le Pottier
J’ai cherché ce son-là, cette recette, je l’ai expérimenté avec Floriane, fait écouter à Mathilde. Elles ont maintenant compris la logique et je n’ai pas besoin de faire leur partie pour leur montrer. L’un ou l’autre d’entre nous trouve des airs et ensuite on va chercher ensemble comment les faire sonner. Je sers surtout de fil directeur, ce qui permet aussi une grande liberté pour chacun dans la création. Antonin est presque la moitié de l’orchestre à lui tout seul, il se débrouille avec ses parties. Sur une guitare, l’accord se fait tout seul, nous on le fait à trois instruments à corde, nous faisons l’accord à trois. On fait une partie et lui une autre partie.

Quel est votre discipline ?

Jonathan : Floriane travaille sa technique tous les jours, moi je suis dans l’idée que je n’ai pas besoin d’une technique extraordinaire pour ce que je veux faire. Je suis plus dans la démarche de rechercher l’inspiration. En plus en ce moment je suis obligé de m’organiser pour la langue bretonne (Jonathan suis une formation longue en immersion) donc je ne travaille pas tous les jours. En fait, c’est suivant les projets, par exemple un projet de cd ou quand on ne a marre des morceaux donc là je vais me remettre à l’ouvrage.

Pour arriver à faire ce cd-là, ça demande de nombreuses heures de répétitions

Jonathan : Sur ce disque-là on a travaillé longtemps, 3 ans. Je préfère travailler longtemps et moins de disques mais que chacun apporte une chose différente. Mon premier disque Liamm (2004), je rencontre encore des gens qui m’en parlent. C’était un duo violon-violoncelle pour accompagner du chant. Les avis étaient très tranchés, soit les auditeurs aimaient vraiment ou pas du tout. Là j’ai l’impression de transmettre quelque chose, du coup ça va pouvoir être repris, les idées musicales se mélangent après. J’aime l’idée d’avoir fait des choses qui sont des propositions pour enrichir la vision qu’on peut avoir de la musique bretonne.

On pense déjà au prochain, il faut déjà que je termine ma formation de breton (début juillet 2015) qui va aussi m’ouvrir d’autres portes dans l’inspiration et l’an prochain, on va travailler et sans doute enregistrer l’année d’après. Nous avons pas mal de projets autour des festivals, de la langue bretonne, je travaille beaucoup avec les écoles pour faire chanter les enfants qui sont en classes bilingues.

Floriane : Finalement nous avons été beaucoup appelés pour d’autres projets, ce qui fait que ça a retardé notre création.

Jonathan : Oui nous avons travaillé avec le Bagad de Cap Caval, donc avant l’été nous devons enregistrer ce disque-là. Le mois dernier, nous avons enregistré le prochain disque de Nolwenn Korbell. Pour An Tri Dipop aussi un groupe de jeunes copains qu’on aime beaucoup. Les musiciens aiment avoir des cordes sur leurs albums et nous comme on est déjà une section cordes constituée, on nous appelle.

Floriane : Et comme on peut faire toutes sortes de musique, on nous appelle. Nolwenn Korbell, ce n’est pas trad, c’est plutôt classique donc ça va bien aussi.

Jonathan : Pour ma part, je suis sur le dernier album de Denez Prigent donc on va faire beaucoup de concerts l’année prochaine aussi. Les répertoires sont faits donc il n’y a plus qu’à les jouer en concert et donc je pourrai commencer à me concentrer sérieusement, on pourra reprendre un rythme de travail plus sérieux.

Ce n’est pas facile quand on a des idées et qu’on s’aperçoit que personne ne pourra les réaliser si on ne les incarne pas.

Jonathan Dour

Comment vous conciliez l’art et le travail de tous les jours

Floriane : Je suis intermittente, depuis septembre j’ai ce statut et donc je ne fais plus que du violon dans la journée et je travaille pour progresser car comme on a tellement été appelé, c’était compliqué.

Jonathan : Nous sommes tous intermittents dans le groupe, ça permet de travailler régulièrement. Comme ça il n’y a pas de décalage entre vous.

Pour parler des projets du futur, j’aimerais plus de percus, des chants pas forcément bretons mais plus tribaux encore, tout en restant sur la danse bretonne, mettre du son tout autour des gens qui dansent. Le spectacle, ce serait la danse. Les gens seraient là pour vivre une expérience.

Déjà les gens viennent nous dire qu’ils ressentent des sensations avec notre musique, donc ça donne envie de creuser cela. Pour moi la musique bretonne n’est pas vraiment une musique de transe comme pourrait l’être la musique africaine mais plutôt une transe légère ou une communion du fait qu’on se tient par la main dans un rond.

Pour moi la musique bretonne n’est pas vraiment une musique de transe comme pourrait l’être la musique africaine mais plutôt une transe légère ou une communion du fait qu’on se tient par la main dans un rond.

Jonathan Dour
On entre dans une conscience élargie.

En 2009, j’ai ressenti un appel, je ne l’ai pas spécialement choisi, je me suis rendu compte d’un coup qu’il fallait que je fasse quelque chose pour la Bretagne. Depuis ce moment-là, je ne peux pas imaginer habiter dans un autre pays. C’est plus que mon métier, c’est mon engagement. Ce n’est pas facile quand on a des idées et qu’on s’aperçoit que personne ne pourra les réaliser si on ne les incarne pas. Il faut concilier aussi cela avec la vie de famille.

Comment c’est venu pour le violon ?

Floriane : Je ne sais pas j’ai dû voir à la télé et j’ai dit à 3 ans je veux faire ça, je pouvais commencer à 5 ans et demi. J’étais à Henvic et j’ai commencé avec une super prof à Saint-Pol. Et elle était tellement géniale que je l’ai suivie à Morlaix après. Elle enseignait avec la pédagogie Suzuki que j’enseigne maintenant. Je chante avec le nom des notes, je fais tout d’oreille et les partitions sont venues plus tard. Le répertoire était très large, autant de classique que des thèmes bretons. Elle était à l’initiative de la grande fête du violon de Plounéour-Menez avec le trio EDF. J’ai donc commencé avec cette dame trop géniale qui m’a fait découvrir tout d’un coup.

C’est trop frustrant d’avoir un air dans la tête et de se dire, cet air est super mais je ne suis pas capable de le faire.[…] en fait, j’ai été motivé pour pouvoir faire ce que j’ai envie de créer.

Floriane Le Pottier

Ensuite j’ai fait beaucoup de stages pour faire du trad. Maintenant je commence à faire beaucoup de classique parce que j’ai une prof encore à Rennes, Catherine Lucquin, qui ressemble beaucoup d’ailleurs à ma première prof. Au fur et à mesure qu’on va dans des festivals de musique traditionnelle, on rencontre plein de violonistes.

Vous alliez dans les Deux-Sèvres aussi en formation ?

Floriane :J’avais plein de copines qui venaient de là parce qu’on s’était rencontrées dans des stages de musique bretonne en Bretagne, j’allais donc beaucoup là-bas. J’y ai rencontré un violoniste, Christian Pacher qui joue de la musique du Poitou et qui a un super groupe, Ciac Boum. J’avais été au culot et je crois ça se fait pas mal en musique, je lui avais demandé : j’adore ce que tu fais, est-ce que tu veux que je vienne chez toi pour apprendre. Il me dit oui je n’ai jamais fait ça, mais viens, et je suis restée quasi la semaine pour jouer et transmettre. Jonathan toi aussi tu as eu des élèves qui t’appelaient.

Jonathan : Oui c’est comme ça que ça marche en trad. Quand j’ai commencé, j’allais voir un violoniste que j’aimais bien et que je voyais en concert, en fest-noz ou autre. Ils pouvaient relayer un peu et parfois j’allais travailler chez eux. Ça se faisait comme ça d’une manière un peu informelle.

Vous avez commencé directement sur du trad ?

Jonathan : Oui, comme mon père est musicien. Oui j’ai commencé trad directement. Avec le violon, après on est obligé de se poser des questions sur la technique et la posture. Ici, il n’y avait pas trop de réponses dans le trad, du coup je suis allé les chercher dans le classique pour la maîtrise du son et de l’instrument.

Floriane : Sur le répertoire classique, tu trouves a priori la technique de base. Après on peut en faire ce qu’on veut. C’est trop frustrant d’avoir un air dans la tête et de se dire, cet air est super mais je ne suis pas capable de le faire. Le but n’est pas d’avoir un niveau ou d’exceller en tout, en fait, j’ai été motivé pour pouvoir faire ce que j’ai envie de créer. En fait la technique est au service de la création.

La main est un pinceau avec lequel tu fais un trait ou un toucher subtil.

Floriane Le Pottier

Jonathan : En violon, Il y a une compétition tellement forte dans le monde entier, que c’est impossible d’être le meilleur. L’intérêt c’est d’apporter sa singularité, sa voix, son son et pour ça on a besoin de technique afin de pouvoir jouer ce qu’on a dans la tête et ne pas se perdre dans la technique.

Floriane : Je suis trop heureuse de me dire « demain, je vais travailler sept heures de violon », je prends ça comme un travail sur soi. Tu es dans les sensations. Ce qui me motive c’est de trouver plein de sons différents, d’avoir de nouvelles sensations tous les jours.

Jonathan : Le plus important c’est quel est l’objectif profond pour lequel on fait de la musique. Qu’est-ce qu’on veut transmettre et pourquoi on le fait. Si dans certains projets je ne trouve pas ma place, je vais arrêter, le but c’est d’être utile, pas de récolter des cachets et d’être en concordance avec mon projet profond.

Vous pouvez parler des sensations ?

Floriane : Quand je fais 7 heures de violon, il y a la fatigue et l’euphorie et tout se délie. Ce qui est bizarre dans le violon et dans tout apprentissage, c’est que la veille, tu te dis « woaw, je suis super forte, j’arrive à faire ça et ça » et le lendemain, c’est tout recoincé et compliqué.

Ce qui est bizarre dans le violon et dans tout apprentissage, c’est que la veille, tu te dis « woaw, je suis super forte, j’arrive à faire ça et ça » et le lendemain, c’est tout recoincé et compliqué.

Floriane Le Pottier
Au fur et à mesure que j’apprends le violon, c’est comme si j’apprivoisais le son, le toucher. C’est justement Catherine Lucquin qui m’apprends ça, elle me dit que dans le toucher, il y a beaucoup de couleurs, que dans la main du violoniste, il y a beaucoup de couleurs, c’est comme la palette du peintre, tu as toutes les couleurs et ensuite tu choisis quelle couleur tu mets où. La main est un pinceau avec lequel tu fais un trait ou un toucher subtil.

Jonathan : Je pense qu’à un moment donné en travaillant comme ça en synesthésie, ça doit connecter les deux parties du cerveau du fait aussi des deux mains qui font des choses différentes.

Floriane : Il y a aussi tout le travail du corps en jouant, c’est très corporel. Il faut une détente, un ancrage, une posture. J’aime me sentir dans cette bulle de concentration pendant le travail au violon.

Qu’en est-il de la langue bretonne qui est tellement présente sur le cd ?

L’âme de la langue n’est pas dans les livres, l’âme de la langue est transportée par les anciens depuis des milliers d’années.

Jonathan Dour

Jonathan : L’âme de la langue n’est pas dans les livres, l’âme de la langue est transportée par les anciens depuis des milliers d’années.Quand tu demandes à un Breton s’il est français, européen ou breton, c’est souvent breton qu’il répond. C’est bien que les Bretons se souviennent de ça mais pour moi il faut aller plus loin. Notre langue est vraiment menacée, donc être breton si on ne fait rien, dans 50 ans ça ne voudra plus rien dire. Notre langue est vraiment menacée, donc être breton si on ne fait rien, dans 50 ans ça ne voudra plus rien dire. on pourra mettre un Gwen ha Du sur sa voiture ça ne voudra plus rien dire. Ce qui signifie quelque chose là c’est sauvegarder notre langue maintenant parce que dans 20-30 ans il n’y aura plus de locuteurs natifs. L’âme de la langue n’est pas dans les livres, l’âme de la langue est transportée par les anciens depuis des milliers d’années. Chacun d’entre nous a une part de culture indigène en soi, cette langue est menacée au même titre que celles des Indigènes d’Amazonie ou d’ailleurs.

La biodiversité des plantes mais aussi des langues s’amenuise chaque jour

Jonathan Dour
La biodiversité des plantes mais aussi des langues s’amenuise chaque jour, donc c’est une question de biodiversité biologique mais aussi culturelle. Le combat est international, global. Ce titre de CD permettait de relier et le local, et le global. Tout le monde doit se rappeler qui il est, ce n’est pas que c’est mieux d’être breton ou d’être pygmée ou américain. Nous n’avons pas le droit d’envahir ou d’écraser d’autres cultures mais nous avons le devoir de se rappeler d’où nous venons pour que les gens soient bien. Il faudrait que les gens se rendent compte qu’autour d’eux, pas loin, il y a des anciens qui parlent breton et qui sont connectés avec l’âme de cette langue, avec cette poésie, cette façon de parler et de voir le monde.

Interwiewés par Jean Carfantan

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